🇫🇷 MAGALI & FRANÇOISE

Hoenheim, DĂ©cembre

Zusammenfiden

Du haut de ses 92 ans, ma grand-mère s’agace souvent d’avoir perdu beaucoup de centimètres en vieillissant. Elle fait beaucoup d’efforts pour garder le dos droit en marchant en espérant paraître plus grande. Elle marche d’ailleurs encore aujourd’hui entre 30 minutes et une heure par jour, d’un pas assuré. Françoise a les joues creusées et les cheveux bouclés par une permanente. Elle a le teint comme bronzé par le soleil toute l’année, alors qu’elle habite à Nantes! Elle a encore toute sa tête, même si elle n’entend plus toujours très bien, sa voix porte quand même assez pour se faire entendre pendant de grands repas de famille. D’ailleurs, cette année Je raconte à Mamie a fait le trajet depuis Nantes en avion avec une partie de la famille pour venir à Strasbourg ou plutôt Hoenheim, petite ville à côté de Strasbourg d’environ 11 000 habitants, pour Noël. Nous nous sommes retirées un moment du brouhaha des préparatifs de Noël pour mener l’entretien pour le « projet des grand-mères », comme nous l'appelons plus familièrement. 

Des voyages, ma grand-mère en a fait dans sa vie. Elle a visité la Syrie et le site de Palmyre, la Tanzanie, a fait de l’alpinisme et j’en passe. Mais le premier grand voyage qu’elle a effectué a sans doute été le plus marquant de sa vie. En 1953, juste après leur mariage, mon grand-père Hubert et Françoise décident de partir à l’étranger lorsque mon grand-père est muté pour son travail . Ma grand-mère quitte donc pour la première fois la France.

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« À 26 ans, j'étais mariée depuis pas très longtemps, j'ai eu mon premier enfant, Bertrand, et on avait déménagé au Maroc. Donc c'était une vie un peu… pas un peu, complètement nouvelle pour moi, parce qu'on avait donc décidé avec Papy de quitter la France, de quitter Paris! On voulait quitter Paris. Papi avait trouvé un travail à Rabat et peu de temps après à Fès, au ministère de l'Agriculture marocain. Et moi, j'ai trouvé un travail à mi-temps comme secrétaire dans une saline. Je n’étais jamais sortie de France jusque-là.

 Le voyage s’était fait en bateau parce que c'était moins cher que l'avion. À l'époque, l'avion, c'était du luxe. Et alors à 26 ans, c'était ça, la découverte d'un autre pays et d'une autre culture. Surtout tomber dans un pays musulman, la culture arabe, je ne connaissais pas du tout, du tout et tout était nouveau. On avait suivi des cours d'arabe, d'ailleurs. À l'époque, des Français qui étaient là-bas nous avaient dit „«Vous n'avez pas besoin d'apprendre l'arabe, ils n’ont qu’à apprendre le français.» Mais c'était encore la période de la colonisation, avec la suprématie de la culture occidentale chrétienne. Ça a été une vraie découverte. 

On est restés trois ans au Maroc, jusqu’à l’indépendance [du Maroc, en 1956]. Ça n'a pas été comme en Algérie, mais on a quand même subi les contrecoups de la guerre d'Algérie, de la guerre d'indépendance. Je me rappelle très bien du premier attentat dans la vallée des Aurès (massif en Algérie), qui a été le démarrage de ce qu'on n'a pas appelé la guerre d'Algérie, mais qui était la guerre d'Algérie. Je me souviens très bien avoir pensé au moment de cet attentat : „Ouh là, là, on est partis pour quelque chose de grave. J'attendais Bertrand à l'époque. » 

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Nous sommes installés dans la salle à manger, à la grande table avec ses multiples rallonges pour accueillir tout le monde pour Noël. Une grande nappe d'un rouge intense recouvre la vieille table en bois. Les chaises ont été débusquées dans tous les recoins de la maison. Malgré la hausse des cas de Covid, Noël en famille est maintenu, le port du masque après quelques heures est quelque peu laissé à l’abandon. 

Ă€ 26 ans, ma grand-mère Ă©tait très confiante et optimiste dans l’avenir. Tout Ă©tait possible. C’était une pĂ©riode euphorique oĂą tout le monde se remettait de cette longue guerre, qui avait fait tant de dĂ©gâts. Ma grand-mère n’est pas croyante, mais apprĂ©cie la spiritualitĂ© de la religion ou plutĂ´t des religions au pluriel. Elle vient d’une famille parisienne plutĂ´t bourgeoise, militaire et très catholique. Au Maroc, elle rejoint un mouvement chrĂ©tien de gauche, La Vie Nouvelle Et, entre la dĂ©couverte d’une nouvelle culture et les rĂ©flexions du mouvement, elle me dit:« Ă€ ce moment-lĂ , je dĂ©couvre qu’il n'y a pas que mon milieu. Il n'y a pas que ma culture et que mon milieu. Je dĂ©couvre d'autres façons d'ĂŞtre dans ma sociĂ©tĂ© Ă  moi.».“

Une autre façon d’être dans la société, le Coronavirus ne nous l’a pas fait découvrir, mais plutôt nous l’a imposée. À 26 ans, j’ai déjà beaucoup voyagé, habité dans différents pays et fait des études. Mais le changement le plus radical dans ma vie, et dans celle de beaucoup de gens en cette fin d’année 2021, sont les confinements et restrictions à répétition des deux dernières années.

En décembre 2021, à 26 ans, je me remets tout juste de ce qui m’est arrivé cette année-là. Au cours de l'été 2021, j'ai terminé mon mémoire et, par conséquent, mon Master. Une chose dont je devrais me réjouir. Mais après un an et demi de restrictions COVID et trois mois d'auto-isolement total, je suis épuisée. J'ai rendu mon mémoire plein de fautes d’orthographes et de phrases inachevées. Ma grand-mère allemande est décédée quatre heures après avoir rendu ma thèse, elle savait que je traversais une période difficile. Toute ma famille allemande savait que, d'une certaine manière, elle attendait que je finisse pour lâcher prise. Quand je raconte cette histoire, beaucoup de gens me regardent d'un air désolé, moi je suis vraiment impressionnée par la résilience de ma grand-mère sur son lit de mort, qui a choisi le moment où elle était prête à lâcher prise. Cet été-là, j'ai perdu un emploi pour la campagne électorale du parti socialiste de Berlin parce que j'étais incapable d'assimiler de nouvelles informations et de formuler des phrases complètes pour me présenter à mes nouveaux collègues, moi qui d’habitude adore faire la conversation avec des inconnu(e)s.

Au cours de l'été 2021, j'étais tellement en colère contre moi-même et honteuse de m'être laissé tomber, ainsi que mes amis et ma famille, en si peu de temps. Je suis devenue violente envers moi-même, et j’avais des bleus sur les jambes et sur les bras. C’était le seul moyen que j’ai trouvé pour ressentir quelque chose dans mon corps et mon esprit. Cela a duré quelques mois, également le long de mon stage au Parlement Européen à Bruxelles, l’institution dans laquelle j’ai toujours imaginé travailler. Mais mon esprit n’y était pas, du moins au début. J’ai finalement rassemblé toutes mes forces et me suis rendue chez un psychiatre.

On entend du monde s’agiter dans la cuisine. « Est-ce qu’on peut mettre le couvert ? » demande ma mère. “Non, on en a pour un petit moment encore”, lui lance ma sœur, qui, pour cet échange, pose les questions à ma place.

Echanger

À 26 ans, je suis politisée depuis bien plus longtemps que ma grand-mère au même âge. En 1945, lors des premières élections ouvertes aux femmes en France, elle avait 16 ans et donc pas encore l’âge de voter. Elle sait que les élections ont lieu, mais ne s’est pas renseignée plus que ça. C’est au Maroc qu’elle se politise surtout par rapport à la place qu’ils avaient là-bas, en tant que français. Elle devient plus sensible aux questions sociales notamment, mais aussi à la politique. Avant d’arriver au Maroc, elle n’imaginait pas que ces pays, protectorats ou colonisés par la France, pourraient un jour accéder à l’indépendance.

La politisation de Françoise prend une plus grande ampleur en Mai 68, alors que la famille est rentrée en France. Ce sera l’évènement qu’elle décrit comme le plus marquant de sa vie engagée. Peu de temps avant Mai 68, elle avait déjà décidé d’aller travailler avec le planning familial , mais tout ce mouvement social la fascinait… si seulement elle pouvait aussi descendre dans la rue avec toutes les femmes, étudiant(e)s pour faire changer les choses. Avec 5 enfants à la maison, la participation aux manifestations est limitée, ce que regrette beaucoup Françoise. Elle s’engage alors dans le cadre scolaire surtout, et participe aux réunions à l’école et au collège. Beaucoup de choses étaient en mouvement aussi dans le cadre scolaire. Les parents se battent pour être plus entendus à l’école et instaurer les fameuses réunions “Parents-Prof”par exemple. 1

Mais Mai 68 pour Françoise, c'est surtout la libération de la parole de la femme, l’accès à la contraception et le libre choix de son corps  Peu de temps avant Mai 682ma grand-mère avait décidé de commencer à travailler pour le planning familial. Encore aujourd'hui pour elle la pilule a été une révolution très marquante.  

Quand on parle de pouvoir pendant l’entretien, Mamie rigole Je raconte à Mamie amusée : «Quand j’entends pouvoir, je dois penser à Papy, il ramenait toujours le sujet sur la table. Mon grand-père avait peur de perdre son pouvoir au travail, mais aussi à la maison. Je me souviens encore qu'il comptait à table combien de femmes et combien d'hommes étaient présents. Une grande question persiste chez ma grand-mère : comment combiner la vie familiale et la vie professionnelle. Lorsqu’elle était en poste à la Mairie de Orvault près de Nantes, elle était souvent tiraillée entre son travail et sa vie de mère. Mon grand-père ne prenait pas pour autant d’initiative dans la vie familiale. La belle-mère de ma grand-mère lui avait dit: « Mais pourquoi travailler, les femmes ont le pouvoir à la maison ! » Françoise préfère parler de responsabilité, plutôt que de pouvoir. Le pouvoir a pour elle quelque chose de malsain et occulte. Mais quand des femmes ont des responsabilités, nous leur mettons souvent l’étiquetteautoritaire, pense ma grand-mère.« On oublie souvent que la responsabilité amène à prendre des décisions, continue Françoise. »continue Françoise  

Quand je pense à “pouvoir” ou au pouvoir, pour moi, c’est quelque chose qu’on m’a toujours dit que j’avais et que je pouvais avoir, par exemple en me disant « tu peux devenir ce que tu veux», « tu peux étudier ce que tu veux ». « Tu peux embrasser, aimer qui tu veux ». Mais pendant longtemps, je n’avais pas l’impression de vraiment savoir comment faire, de ne pas avoir les clés pour connaître mes envies, mes intérêts et pas ceux que l’on m’attribuait. Sans doute y avait-il aussi une part d’autocensure vis-à- vis des attentes de la société, que j’avais l’impression de devoir satisfaire. Je raconte à Mamie de compréhension « C'est vrai qu'il y a des choses qui ne se disent pas forcément, mais qui sont implicites. »

Pendant l’interview, je cherche un peu mes mots. J’ai des réflexions en tête que je voulais partager avec ma grand-mère, mais quand je parle à voix haute, j’ai l’impression que mes phrases n’ont aucun sens. Une idée m’échappe durant quelques secondes, j’essaye de m’en rappeler. Je raconte à Mamie Mamie me met sur la piste: « C’est vrai que dans le livre de Léa Salamé 3 beaucoup de femmes disent devoir livrer plus pour être prises au sérieux. Et d’ailleurs parfois on écoute… » , Oui! c’est ça « écouter !», c’est ce que je cherchais. Je partage avec un peu d’embarras que parfois, et encore aujourd’hui, je me rends compte que ce que va me dire un homme a plus d’impact sur moi que si une femme me disait la même chose. « Là-dessus, on est bien d’accord, ce n’est pas flagrant, pas horrible, mais insinue », conclut Mamie. On discute d’où cela vient, la voix peut-être, probablement. L’autorité et le pouvoir que l’on accorde à certaines personnes, donc, à peine après quelques mots prononcés.

On échange encore pendant un moment sur les femmes, les hommes, les genres qui sortent du schéma binaire. Je raconte à Mamie un monde en transition, l’envie de beaucoup de personnes de prendre les choses en main. Un peu dans l’esprit de Mai 68, cette même idée qu’il y a un changement en profondeur en cours dans la société. On vit dans une période où un changement est inévitable. Il me semble qu'à cette époque, il est nécessaire d’avoir beaucoup de résilience pour ne pas se laisser dépasser. Je lui raconte aussi un événement marquant pour moi, par lequel j’ai beaucoup appris sur ma construction mentale.

Pendant le premier confinement, j’habitais avec une amie dont les deux parents ont fui l’Afghanistan lorsqu’ils avaient une vingtaine d’années. Nous avons un parcours scolaire similaire. Nous sommes allées à la même école primaire, au même collège, avons étudié les sciences politiques et habitions donc ensemble à Berlin. Elle me raconte souvent son désarroi face à la discrimination et au racisme qu’elle rencontre à Berlin, cette ville si connue pour son ouverture d’esprit. Elle me racontait sa lassitude pour l’Europe si blanche et si contradictoire dans les valeurs qu’elle met en avant par rapport aux actions qui sont menées. J’essayais de la convaincre de s’engager justement pour ces raisons, pour changer les choses, parce que c’est sûr que mettre une personne noire sur un poster juste pour voir le “quota diversité” augmenter n’était pas non plus ce que j’imaginais sous “unis dans la diversité”. Le 6 juin 2020 je me rends avec elle et d’autres à l'Alexanderplatz à Berlin à la manifestationBlack Lives Matter.Et là j’ai compris pourquoi mon amie, quand je lui avais dit « Pour moi on est pareil, la couleur de peau n’a pas d’importance »s’était fâchée. Je pensais avoir appris à ne pas être raciste, mais je l’étais, je pensais avoir compris ce que mon amie me disait, mais en fait je n’avais compris que les mots, pas la difficulté derrière. 

Cela fait bientôt deux heures que nous échangeons, nous posons des questions et discutons. Vraiment, il est temps de manger.Nous terminons notre entretien en échangeant sur l’Europe. Grande européenne convaincue, ma grand-mère est fédéraliste sans le savoir et me disait un peu plus tôt dans l’année, “ce serait bien que l’Europe ait plus d’impact dans les questions sociales et de santé.” Le narratif de l’Europe garante de la paix, pour ma grand-mère, est réellement véridique. Le rapprochement de la France et de l’Allemagne et surtout, la rencontre entre Helmut Kohl et François Mitterrand en 1984 était incroyable pour sa génération, qui parlait encore des Allemands comme des« boches »: 4 «Un retournement, un vrai retournement! ». 

Je n’ai pas besoin de lui expliquer mon engagement pour l’Europe, qu’elle connaît et soutient. Cette fois, je lui raconte mes désarrois de jeune qui déménage de pays en pays et se perd souvent dans les démarches administratives, jonglant entre différentes sécurités sociales tous les deux ans et ne sachant pas vraiment dans quel pays déclarer mes impôts. J’ai parfois l’impression que mon engagement européen, quand je me retrouve devant mes tâches administratives, requiert beaucoup plus d’efforts et une gymnastique du cerveau trois fois plus grande que le changement de langues pendant une conversation.

Informations 

Si tu as toi-même des soucis ou des problèmes, quels qu'ils soient, adresse-toi à une personne de ton choix et/ou à la ligne d'assistance téléphonique.

Deutschland
Telefonseelsorge

http://www.telefonseelsorge.de
Telefon: 0800 111 0 111
Telefon: 0800 111 0 222

Belgien

Centrum Ter Preventie Van Zelfdoding
http://www.zelfmoord1813.be
Telefon: 1813

Frankreich

S.O.S Amitié
http://www.sos-amitie.org
Telefon: 01 42 96 26 26

International

Befrienders
http://www.befrienders.org
 

Fußnoten: 

1. Parents-Prof

2. Planning Familial : fondé en France en 1960. Service gratuit d'information, d'orientation et d'aide pour tous les thèmes liés à la contraception, à la sexualité, aux relations amoureuses, mais aussi aux relations amicales et familiales. Accompagnement pendant les grossesses ou les interruptions de grossesse

3. Léa Salamé, “femmes puissantes”. Les Arenes Eds, 2020 (Léa Salamé est journaliste et autrice)

Terme condescendant et souvent diffamatoire pour désigner les Allemands, utilisé par les Français au début du XXe siècle.

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